Anne-Lise Broyer

Anne-Lise Broyer

Avril 2019

Notes d’un journal de travail…
Kerguéhennec — Séjour 1

Être en résidence, c’est habiter un lieu… si ce lieu est une forêt, c’est habiter dans les arbres.
C’est donc habiter un dehors, une maison ouverte. Un abri, un refuge dans un monde abîmé. Ici le printemps ne s’est pas encore tu. Les oiseaux chantent encore alors qu’ailleurs « rien ne chante plus et tout est bien chantage. »
Aujourd’hui l’Europe bascule dans le brun, je veux croire au vert et la beauté des choses.
Dans les bois l'œil se perd, bute sur un tronc et retrouve l'ouverture d'un chemin, le plein cadre. L’œil se pose à l’horizon puis repart dans cette palette infinie du vert. Rousseau voulait « faire un livre sur chaque mousse des bois », Humbolt s’autorisait la combinaison de la science et de la littérature, il reliait « le lichen et la galaxie. »
C’est que tout compte infiniment.
Être en résidence, c’est être en retrait, à l’écart, c’est être dans son geste et seulement lui.
Je lis Nos cabanes de Marielle Macé, 80 fleurs de Zukofsky, Le détail du monde de Romain Bertrand, La machine à voir de Bernard Noël… « L’espace du regard, c’est le visible, mais cet espace n’est-il pas le pendant extérieur de celui que nous qualifions de mental ? »
J’ai cueilli ce matin des carottes sauvages :
« Guipure infiniment-herbeuse orbes embrasés yeux
illuminent capitules blancs plats dentelle
centres pourpres nombreuses petites fleurs (…) »
Zukofsky
Elles rejoindront le bouquet second, qui s’endormira comme le premier et pourrira. Le dessin leur rendra leur superbe, le désastre derrière, comme une plaie « pensée ».